Le mythe de l'acteur : Birdman

Publié le par PimentWouj

Acteur (ou comédien) – au féminin, actrice (ou comédienne) : artiste professionnel (sinon l'adjectif « amateur » y est adjoint) qui prête son physique ou simplement sa voix à un personnage dans une pièce de théâtre, un film, à la télévision, à la radio ou même dans des spectacles de rue.

Il y a quelques années, je lisais un savoureux article concocté par un journaliste du Monde, au sujet de l'acteur Daniel Day-Lewis. Le titre de l'article lui conférait le statut de "meilleur acteur du monde", au sens littéraire du terme. On y apprenait notamment qu'il poussait la préparation de ses rôles très loin, au point de se fondre anonymement dans des hôtels pour s'imprégner de l'environnement d'une ville; ou d'adopter à l'extrême la psyché de ses personnages jusqu'à faire peur à ses partenaires de tournages - Léo DC si tu me lis - de films comme Gangs of New York de Martin Scorsese. Dans Birdman, le réalisateur Alejandro González Iñárritu livre une image sans filtre d'un acteur tourmenté, persuadé de lui-même et dont le talent ne peut naître que dans une perte de repère et l'aliénation totale de la frontière fiction-réalité.

Michael Keaton - alias l'Oublié d'Hollywood - campe Riggan Thomson; un acteur qui a tout foiré en tombant dans le piège du blockbuster de super-héros. Jouer dans ce genre de films - c'est en tout cas la thèse avancée - revient à se jeter dans un vortex qui broie sans ménagement vos réussites passées tout en vous préparant à un no movie's land futur. En incarnant Birdman, un super-héros ailé en justaucorps dans la bonne tradition dici-marvelienne, Riggan Thomson a vendu son âme au Diable, et jeté sa carrière aux orties. Seule issue possible pour l'ancienne star : prouver sa véritable matière d'acteur en montant sur une scène de Broadway, loin des effets spéciaux et des gros budgets des studios de Los Angeles. Mais Riggan Thomson est un jusqu'au-boutiste. Il écrit la pièce, adaptée du roman de l'homme qui lui a donné envie d'être acteur; la dirige et  joue le rôle principal. Mais il incarne à lui tout seul le pire des directeurs artistiques excentriques et des acteurs intenables réunis. Autant dire que l'entreprise s'annonce mal.

Aux côtés de Michael Keaton, on retrouve Naomi Watts - sobre et sensible, Edward Norton - plus fight-clubien que jamais, Emma Stone - anti-princesse Royaume Allen et Zach Galifianakis - anti-WTF. C'est Keaton qui porte le film, laissant entrevoir combien la fiction ne doit pas être loin de la réalité vécue de l'acteur. Schizophrène hanté par son ancien rôle de super-héros, Riggan Thomson jongle subtilement entre réalité dégradé et cauchemar halluciné. Là où le Mulholland Drive de David Lynch montrait la dérive psychologique d'une actrice ratée dans une succession de tableaux plus glauques et malsains les uns que les autres et où Hollywoodland d'Allen Coulter dénonçait froidement l'envers du décor des studios; Alejandro González Iñárritu offre avec Birdman une dimension tragi-comique sans concession mais empreinte d'une poésie surréaliste et appuyée. Cette comédie noire d'un cynisme redoutable se propose comme un plan séquence unique de 119 minutes, ponctué presque exclusivement d'une bande son basée sur des rythmiques jazzy entêtantes.

Puissant et décalé, Birdman et un film rare, véritable vol plané au dessus d'une réserve de coucous, qui se consomme comme une dose d'héroïne cinématographique pure à ne surtout pas couper. Je vous laisse savourer.

Birdman de Alejandro González Iñárritu - sortie le 25/02/2015 - Michael Keaton, Naomi Watts, Edward Norton, Emma Stone et Zach Galifianakis.

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