La Mort Bleutée

Publié le par PimentWouj

Laissez moi vous raconter comment on peut, à quelques mètres, voire quelques centimètres d'un récif, risquer de mourir. Prenez une plage paradisiaque . Allez au bout de cette plage pour découvrir une crique jonchée de roche volcaniques, fascinante dans leur noirceur étincelante. Demandez-vous ce qu'il peut y avoir dans les eaux cristallines, turquoises et scintillantes qui bordent cette crique. Laissez-vous envahir quelques secondes par la vision d'un petit îlot privé tahitien - Motu - et dites vous que vous êtes arrivés dans un véritable Eden. Faites l'impasse sur l'absence d'autre baigneur dans le coin et, fier comme un loup qui vient de capturer un lapin - ou comme un chat de salon qui vient d'attraper une souris en mousse, au choix - enfilez masque et tuba pour une session snorking qui, vous en êtes sûr, sera des plus mémorables.

 

En effet, la session snorking est époustouflante. Dès le rivage vous sentez une différence avec les autres fonds marins. Quelque chose d'extrêmment sauvage règne ici. Tout d'abord les oursins ont une taille démesurée. En moyenne gros comme des ballons de handball, ils arborent des épines longues de 20 à 30 cm - vos yeux eux, ne connaissent que ceux qui au mieux font la taille d'une balle de tennis - et sont en vie perpétuellement, leurs épines se mouvant dans un silence terrifiant. Soyez fasciné de les voir posés tels des mines qui gardent l'entrée de chaque récif. Levez les yeux et voyez un véritable aquarium défiler sous vos yeux. Gros et petits poissons. Nageoires nonchalantes ou fuselées. Robes neutres ou multicolores. Impossible de compter les espèces.... Voyez les bénitiers à chairs fluorescente : bleu Klein, turquoise, vert pomme, jaune ocre, marron praliné, etc .... par endroit ils forment des complexes sphériques intégrés à des gros blocs de récifs...tout simplement impressionnant...tels des milliers de yeux qui vous observent, vous, l'intrus insolent et halluciné. Et puis tournez-vous pour voir ce à quoi vous ne vous attendiez pas : une pieuvre. Devant votre insistance grossière à l'observer, elle va changer de robe plusieurs fois : roche, rouge vif, blanc. Vous êtes alors repris par la raison et vous sortez. Mais il est des lieux délicieusement maléfiques. Des lieux où les Dieux connus ne sont pas ceux qui y règnent. Une créature sans nom et sans visage gouverne le royaume où vous venez de pénétrer. Cet être dont vous ne voudriez pas connaître le nom a glissé en vous l'envie de revenir. L'obsession de la lueur bleue et de la pesanteur aquatique

 

 

078

(illustration Fuco Ueda http://www.fucoueda.com)

 

 

Le lendemain vous revenez, impatient, déchaîné. Vous allez plus loin, vous observez tout. Vous dévorez des yeux ce Royaume interdit et vous ne voulez plus vous en aller. L'ivresse , non pas des profondeurs, mais marine vous prends et envahit votre âme. Votre raison s'obscurcit. Vous voulez capter l'essence de ce bleu intense. Vous voulez tous savoir des créatures qui dansent devant vous... Et puis vient le moment où tout bascule. Un simple mètre de trop et vous atteignez l'extrémité de la crique, la passe. Soudain pour votre corps le temps s'arrête... inutile de nager. Les courants contraires vous ont capturés. Vous ne pouvez plus avancer et la force de l'eau qui passe ici est en train de vous laisser deux choix : vous faire emporter au large avec le risque d'être emporté par un autre courant ou de vous noyer de fatigue ou vous laisser rabattre directement sur le récif de roches volcaniques...hérissé d'oursins et risquer de vous noyer, assommé par la douleur d'une blessure. L'obstination vous force dans un premier temps à nager, bêtement, jusqu'à commencer à ressentir une pression inquiétante dans votre souffle et à risquer le froissement musculaire à force de crawler. Puis vous comprenez que vraiment, là, quelque chose de dangereux est en train de se passer. Pendant un court instant, vous vous dites c'est fini. Parce que vraiment, ça ressemble à la fin. Il n'y a pas de peur, de regret ou de panique. Vous savez juste que vous êtes dans une posture fatale et que même si vous savez nager -le problème n'est d'ailleurs pas du tout là - vous risquez d'y rester. De justesse vous évitez un premier récif et un premier oursin. Dans l'absurdité, vous choisissez de nager en surface pour éviter de vous poser des questions de sécurité épineuse... mauvais choix. car vous lâchez le tuba et vous avalez directement de l'eau salée. L'instinct de survie est quelque chose de puissant. Mais la volonté de la Nature encore plus. Vous parvenez à reprendre le tuba en bouche et vous retournez juste à temps sous l'eau pour... vous voir lancée directement sur le récif. Premier contact avec la matière noire et râpeuse et dégâts minimum. Vous repliez les jambes sur votre poitrine et vous prenez un appui furtif sur le récif pour vous déporter hors du coeur du courant. Et là, le gardien des lieux vous laisse une chance. Vous êtes en retrait du courant et vous pouvez vous accrocher sur une face émergée et accessible du récif. Vous oubliez les éventuelles écorchures sur vos précieuses mains et vous sortez. Le souffle court, les jambes flageolantes, le regard voilé... vous pouvez enfin respirer.

 

Vous ne pouvez vous empêcher, même après avoir repris vos idées de vouloir y retourner hanté par les lumières bleutées. La Pointe Noire... un lieu magique, sauvage, inviolé et enchanté.... par le merveilleux et par les dangers.

 

Pourtant vous savez qu'un jour vous y retournerez...

 

La Morte Bleutée... une aventure à Bora-Bora.

Commenter cet article