La Sirène du Petit Océan part.2

Publié le par PimentWouj

Le lendemain, la sirène tiens sa promesse et moi aussi. Lorsqu’elle me voit, tout en jambes et habillé, elle pense d’abord que j’ai échoué. Mais je lui explique que le sorcier m’a donné une potion fabuleuse et elle est prête à me voir me transformer.

J’ouvre la fiole et j’avale le liquide laiteux d’un trait. C’est amer et râpeux. Ma tête tourne immédiatement. Mes jambes cèdent. Je tombe. Juste avant de perdre connaissance, je ressens une douleur intense dans le bas de mon corps. Puis, c’est le noir total.

 

« Jasko !». J’entends une voix qui m’appelle. Elle semble lointaine, presque imagée. Un roulement doux et continu me berce.

« Jasko ! Réveille-toi ! » Je ne reconnais pas cette voix. Elle est cristalline. Elle ricoche en multiples écho qui semblent traverser mon esprit de part en part. Mon corps me semble lourd, rigide. Suis-je mort ?

« Jasko ! Il faut que nous partions ! » J’ouvre lentement les yeux. Le ciel est couleur d’ambre. J’entends le bruit des vagues. Je sens l’odeur de la mer et celle des fleurs de frangipanier.

« Vous avez réussi. » Je me tourne vers la voix qui vient de parler. La sirène, elle, est là; souriante et exaltée. Je me souviens de tout. La rencontre de la veille, mon envie de la suivre, le sorcier…

«  Je…. me suis transformé ?

- Regardez par vous-même. »

Je baisse les yeux et je vois des écailles se dérouler à partir de mon bas-ventre et se perdre en reflets déformés sous l’eau. La sensation est effrayante autant qu’excitante. Orphéa me ramène à la réalité.

«  Nous devons partir. Le soleil est presque entièrement couché maintenant. Suivez-moi.

- Je ne sais pas comment utiliser mon….corps.

- Faites-moi confiance je suis là pour vous guider. »

 

Elle ne me laisse pas le temps de répondre et m’entraîne sous l’eau. Sa force, insoupçonnable pour une créature d’une telle beauté, ne me permets pas d’hésiter. L’eau entre dans mes poumons. La sensation de déchirement est fulgurante. Je veux crier mais cela ne fait qu’empirer les choses. Enfin, au bout de longues minutes, toute douleur disparaît.     

Fébrilement, je commence à pouvoir faire bouger le bas de mon corps. Orphéa continue de me tenir fermement. Elle évolue avec une facilité déconcertante. Je perçois alors toute l’aberration grotesque de mon habituel corps d’Homme : lourd, restreint et limité. La sirène elle aussi est limitée. Mais la fluidité de ses mouvements semble pouvoir aliéner toute déception de ne pouvoir marcher ou voler. Alors que je me perds dans ces considérations, elle me dit de sa voix envoûtante : « Nous sommes arrivé ! ».

 

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Elle ralentit et lâche ma main doucement. Je lève les yeux pour assister à un spectacle qu’aucun homme avant moi n’a sûrement vu. Un palais gigantesque se dresse, prenant ses racines dans les abysses insondables de l’Océan et s’élevant haut, mais pas à profondeur de plongée d’Homme. Tout en nacre, il offre une vision sublimée et merveilleuse, digne des plus beaux contes de fée. Des coraux de milles et une couleurs différentes, grimpent le long des colonnes. Des poissons multicolores s’ébattent en tous sens. Des algues d’un vert translucide dansent et ondulent à l’entrée du palais. Des chants s’élèvent de tous côtés. Et des centaines de sirènes, femmes et hommes, vont et viennent à leur guise, discutant, flirtant et jouant ici et là.

« Viens ! ». Orphéa m’entraîne vers ses compagnons. Mon cœur s’emballe. Je me sens troublé. Tous commencent à se rassembler. Orphéa doit avoir une position favorisée parmi les siens, car tous témoignent du respect à son passage.  La fierté me gagne, mêlée à un étrange poids sur mon cœur. Sa main enserre la mienne. Ce contact est doux. Sa silhouette est gracieuse autant que vive. La vue de cette créature enchanterait tout homme… Ces considérations rêveuses ne me quittent pas, même lorsque je suis présentée à son père et ses sœurs. Je ne m’étais pas trompée. Orphéa est la plus jeune des dix princesses du Royaume Marin gouverné par son père. Je suis invité à passer mon séjour chez eux.

 

Pendant les deux jours qui suivent, je ne cesse de presser Orphéa de questions sur l’endroit où elle vit. Elle m’apprend tout ce qu’elle sait. Elle me parle de l’océan, du cycle de vie des siens, de ce qu’elle mange, de ce qu’elle fait de ses journées… Je m'habitue à ce nouveau corps qui est le mien et je commence même à la distancer lors de nos nombreuses balades. J’apprécie sa compagnie. Je peux même dire qu’elle a réussit à mettre à nu mon cœur rocailleux d’aventurier. Je repense aussi aux paroles du sorcier. Si j’ai accepté son pacte, c’est parce que je me suis senti l’élu de cette femme… Mais est-ce vraiment le cas ? Il me semble que oui car plus les heures passent, plus elle me témoigne de l’attention et de la gentillesse. Une complicité bien réelle existe entre nous. Au 2ème jour, je lui dis de me retrouver vers le milieu de la nuit pour lui faire part d’une requête. Je décide qu’il est temps de lui parler de mes sentiments et de mon désir de rester à ses côtés. Intriguée, elle tente de me tirer les vers du nez jusqu’au moment de nous séparer mais je tiens bon… A l’heure dite, Orphéa ne vient pas. A-t-elle oublié ? Lui est-il arrivé quelque chose ? Passées plusieurs minutes je décide de rentrer à sa recherche. Au bout de quelques mètres, j’entends des voix provenant de rochers sur ma droite. J’avance lentement dans leur direction.

« Quand es-tu rentré ? ». C’est la voix d’Orphéa, mélodieuse, onctueuse, magnifique.

Je risque un regard en sa direction. Je la vois, de dos. Et puis je le vois, lui… Celui à qui elle s’adresse n’a rien de commun avec les autres habitants du Royaume Marin. A voir la stature de son buste, et les tatouages qui l’ornent, c’est un guerrier à ne pas en douter. Le bas de son corps n’est pas en queue de poisson mais tout en tentacules. Son regard est du même bleu que les mers bordant les glaciers. Son aura semble transpercer tout ce qui est à sa portée. Je suis tétanisé, impuissant, silencieusement humilié.

« Hier soir. Mais nous avons fait une halte au Gouffre du Labreau pour porter nos trophées au Sage.

- La chasse a été bonne ?

- Très bonne. Je t’ai ramenée une surprise. Avec l’accord du Sage et de ton père je te l’offrirai lors du

Mu’urum.

- Tu cherches à me rendre impatiente on dirait… »

Orphéa est métamorphosée en s’adressant à lui. Elle minaude, rougit… Ses yeux brillent d’excitation.

«  Tu m'as tellement manqué... »

Sur ses mots il l’attire contre elle et lui donne un baiser fougueux. Je reste interdit, presque gêné… Orphéa… Comment ai-je pu croire qu’elle serait « ma » princesse …

 

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«  Au fait, je dois retrouver un ami. Il va finir par s'inquiéter à force de m’attendre.

- Un ami ?

- Oui, je n’ai pas eu le temps de te raconter, mais un Humain a réussi à descendre parmi nous.

- Quoi ? Où est-il ? Personne n’a été blessé ?

- Phabel, calme-toi. Il est inoffensif crois-moi. 

- Comment peux-tu en être sûre… Je ne veux pas qu’il arrive quelque chose à nos compagnons… Surtout

pas à toi.

- Ne t’en fais pas. C’est un voyageur, un aventurier. Il a convaincu un sorcier de lui donner le pouvoir de nager

sous l’eau comme nous, mais pendant 3 jours uniquement. Il n’a fait de mal à personne et tout le monde

l’aime beaucoup.

- Si tu le dis, je veux bien te faire confiance. Puis-je le rencontrer ?

- Humm... seulement si tu ne joues pas les guerriers belliqueux et effrayants.

 - Je fais vraiment ça ?  »

Ils partent tous deux d’un rire sonore. Je reste plaqué contre la roche. « Inoffensif ». Voilà donc ce que je suis à ses yeux : une créature étrangère, fragile, éphémère… Impossible de me comparer avec le puissant Phabel sans avoir envie de rire sans doute. Je repars lentement vers le point de rendez-vous. Quelques minutes plus tard ils apparaissent. Les présentations se font. Phabel est un Elban ; une race cousine des mi-Homme/mi-Poisson. Il ne se dégage aucune animosité de sa personne mais surtout une assurance d’acier. Il est fort, déterminé, indestructible. L’idée que je puisse espérer lui voler le cœur d’Orphéa ne doit même pas l’effleurer. Peut-être est-ce un signe ? Suis-je vraiment tombé amoureux d’elle ? Orphéa me tire de ma rêverie.

« Jasko ? Tu voulais me parler je crois. »

Lui demander si je pouvais rester auprès d'elle. Je réprime un rire à cette stupide idée …

« Oui, je voulais te remercier et te faire mes adieux anticipés car je pars demain soir. »

Mon départ ! Les paroles d’Edmark le Sorcier me reviennent en mémoire.

« Oh et je voulais aussi savoir … c'est quoi "la Véolée" ?

- Oh? Tu as entendu mes compagnons en parler ?

- Oui… Exactement. J’ai oublié de te poser la question sur le moment mais ça m’est revenu. »

Je tourne mes yeux vers Phabel. Il semble avoir perçu mon trouble… et mon mensonge aussi peut-être…

« Il vaut mieux lui montrer non ?

- C'est vrai que simplement l’expliquer ne pourrait suffire. Suis-nous Jasko ! »

 

Orphéa et Phabel m’entraînent aux abords du Palais. Un jardin féérique, que je n’avais pas remarqué jusqu’alors s’étends dans son arrière cours. Des chants mélodieux s’en élèvent doucement. En me rapprochant, je remarque aux quatres extrêmités du jardin des fontaines au dessus desquelles s’élevent des sortes de cocons comme drapés de soie ondulant sous le courant… Ils me laissent continuer seul et approcher plus près encore. Le « cocon » s’ouvre doucement et je me trouve nez-à-nez avec une jeune femme à peine plus grande qu’un arbuste. Ce que j’ai pris pour l’enveloppe d’un cocon est en fait le prolongement direct de son corps qui flotte au dessus de la fontaine. Un halo lumineux teinté de rose les entoure.  

 

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« Voici les Véolées, me dis Orphéa. Se sont les gardiennes du Palais. Leur chant maintien l’équilibre de la voûte marine suspendue au-dessus de nous. Sans elles, les Mers s’effondreraient et nous disparaîtrions tous. »

Mon cœur se serre. Les paroles d’Edmark résonnent dans ma tête. Voici donc le "trésor" qu'il veut me voir ramener en échange de mes jambes. 

«  Vous confiez vraiment votre vie à ces quatres jeunes femmes ? Ce n’est pas un peu dangereux ?

- Aucun étranger, surtout un Humain, ne pénètre notre Royaume, me coupe Phabel. Tu es le premier à le

faire. Et tu es là uniquement parce qu’Orphéa te fais confiance.  »

Phabel pose ses mots avec calme et fermeté. Pourtant je crois perçevoir de la méfiance. Je commence à me sentir mal de la tournure que prennent les évènements. Je tente de me reprendre.

«  Vu de cette façon, effectivement vous ne craignez pas grand-chose.

- Et puis nous avons des guerriers incroyables pour nous défendre. N’est-ce pas ? »

Elle tourne son regard vers lui. Il lui sourit. Je perçois l'équilibre fragile de leur monde et la menace que je représente désormais par ma stupidité. En cet instant, je ne pense plus qu'à regagner la surface et fuir sans me retourner. 

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