La Sirène du Petit Océan part.3

Publié le par PimentWouj

 

Je prétexte le besoin de me reposer et je prends congé d'eux. Je m'isole dans ma chambre, au sein du Palais Marin. Je me recroqueville entre les algues soyeuses de ma couche et ferme les yeux. Je suis confus, perdu, déstabilisé. Que me suis-je imaginé en venant ici ? 

Jusqu'ici, j'ai toujours voyagé sans rien attendre d'autre que l'enrichissement et la découverte des autres et des ailleurs. Mais cette fois j'ai été trop loin. Que m'a-t-il pris de me laisser entraîner dans un pacte infernal avec ce sombre sorcier ?

 

Il est clair désormais que je ne pourrais rester ici sous une intention honnête. Orphéa et moi n'avons jamais eu d'avenir en commun. Quand à tuer une Véolée... Je pensais que cette "chose" était un animal, même inconnu et rare. Je n'aurais jamais pu imaginer que c'était une sorte de divinité. Jamais je ne pourrais utiliser le poignard d'Edmark sur l'un d'entre eux. Mon destin semble scellé. Pourquoi n'ai-je donc pas questionné plus avant le sorcier sur ses réelles intentions et sur ce qu'il me demandait de faire ? Je repense avec cynisme et amertume aux milles dangers que j'ai vécu au travers de mes voyages. J'ai échappé à la mort, à la maladie... Je me suis battu et perdu maintes fois, mais jamais je n'ai eu à affronter ma dignité ni à me résigner face à la mort. Je n'arrive plus à réfléchir. Je me lève et sors déambuler dans le Palais silencieux et endormi.

 

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Cela ne me calme pas plus. J'étouffe. Le désir de survie et la peur de la mort m'assaillent tout à coup ! Et si je ramenais à Edmark Le Sorcier ce qu'il réclame ? Qui à la surface saurait ce que j'ai fait ? Des civilisations disparaissent et d'autres naissent. Cela a toujours été ainsi depuis la nuit des temps. Et puis personne ne connaît leur existence... Non ! Je ne peux pas faire ça !  Je tente de reprendre mes esprits avant de finir fou ou de commettre l'irréparable. Pourtant, mes pas m'emmènent malgré moi dans le jardin où chantent les Véolées. Je les contemple le coeur lourd. Je réfléchis au problème posé par le sorcier. Peut-être que dans le fond il n'a point besoin que je lui ramène un trophée. Il aura sans doute voulu profiter de mon incursion au Royaume Marin pour obtenir ce qu'il ne peut avoir à la surface. Il doit vouloir préparer de nouvelles potions... Dans quelques heures je devrais remonter à la surface et j'en aurai le coeur net...

"Moi aussi je reste souvent à les écouter chanter."

Je sursaute ! La douce Orphéa est venue briser mes pénibles pensées. La voir me replonge dans le trouble. 

"Leurs voix sont si belles. Je veux m'en imprégner pour ne jamais les oublier. Je veux me souvenir éternellement de cet endroit.

- Tu avais l'air si triste quand tu es partis tout à l'heure. Veux-tu m'en parler ?

- Je suis juste un peu perturbé. Ton royaume est tellement fascinant. Plutôt que des souvenirs j'aimerai pouvoir y rester. Si seulement je connaissais un moyen..."

Et si elle connaissait un moyen justement ? Je n'ai simplement pas pensé à le lui demander mais ...

" Tu es charmé par la découverte. Mais tu sais que ta place n'est pas ici."

Elle a parlé avec le calme et la gentillesse que je lui connais désormais. Mais la colère s'empare soudainement de moi. Je l'empoigne un peu brusquement et la force à se tourner vers moi. Elle lève son regard et je lis de la stupeur et une légère angoisse dans ses yeux. 

"Tu te trompes ! Ma place peut être partout ! Je te l'ai dis, je suis un aventurier. Je n'ai jamais eu d'attache particulière. Je pourrai me sentir chez moi ici autant qu'ailleurs. Ce n'est à personne d'autre qu'à moi d'en décider!

 - Partout mais pas ici. Jasko, tu n'es pas des nôtres. Ton monde finirait par te manquer et tu le sais.

- Et comment tu le sais ? Tu ne connais rien du monde à la surface Orphéa ! C'est toi... toi qui me manqueras si je m'éloigne d'ici..."

Orphéa tente de se dégager de mes mains, mais je le tiens plus fermement. 

"Jasko, que fais-tu ?

- Je veux que tu m'écoutes, sans me dire ce que je dois croire ou pas.

- Je le ferai si tu me lâches !"

Je perçois son exaspération et sa crainte. Honteux, frustré; je desserre mon emprise et lui permet de se dégager.

"Pardonne-moi. Je me suis emporté. 

- Tu te comportes exactement de la façon dont Père m'a décrit les Humains. Je ne peux pas t'en vouloir d'être comme les tiens. 

- Je ne voulais pas te mettre en colère.

- Je ne le suis pas. Mais ne deviens pas un danger pour moi et les miens.

 - Jamais je ne vous ferai de mal. 

- Je sais combien il doit être difficile pour toi d'avoir tes repères ici, en seulement quelques heures. Nous t'aimons tous beaucoup Jasko. Et nous savons que tu te sens bien ici. Mais l'équilibre des choses doit rester tel qu'il est."

Je me contente de hocher la tête sans répondre. Comment lui avouer que ma vie va probablement prendre fin ici ? Comment lui dire quel pacte j'ai dû faire pour avoir le droit de l'accompagner ? J'imagine combien elle me haïrait si elle connaissait la vérité. 


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Quelques heures après cet incident, je viens faire mes adieux à tous. On me témoigne beaucoup d'affection, de compliments et d'encouragements. Leur gentillesse sincère et leur générosité de coeur me rend encore plus dégoûté de ce qui me lie au sorcier. Orphéa semble m'avoir complètement pardonné mon agressivité. Elle se tient, souriante, aux côtés de Phabel. Celui-ci me gratifie d'une poignée de main virile, que je lui rends à forces presque égales. Nous nous toisons avec convenance. Je crois qu'il sait que je suis un danger déjà évité... 


Orphéa me guide jusqu'à la surface et me dit un dernier au revoir. Je la regarde une dernière fois alors qu'elle plonge, puis je m'avance au plus près de la rive. Je vois le monstre fascinant et étrange que je suis devenu. Ce corps, si beau sous l'eau, me confère une oppressante sensation, échoué sur cette immense plage. Edmark Le Sorcier faire alors son apparition. 

"Jasko ! Ton aventure a-t-elle exaucée tous tes souhaits ?

- En quelque sorte oui. Le Royaume Marin est le plus merveilleux des mondes que j'ai pu visiter...

- Ooooh ! Quel enthousiasme ! Je dois dire que ta nouvelle apparence te vas plutôt bien ! Hahahaha ! Mais dis moi, m'as-tu donc apporté ce que je t'ai demandé ? Montre-moi les cheveux de la Sirène ! 

- Je n'en ai pas apporté... "

Edmark fait un mouvement de recul et masque à peine son mépris.

" Humpf ! Tu n'as donc pas réussit à envoûter cette créature ? J'aurais du m'en douter... 

- Son coeur était déjà pris tout simplement. Je commence à être mal dans cette position, sorcier. Rendez mes jambes que je puisse me lever ?

- Hein ? Oh, ça...oui évidemment, un marché est un marché. M'as-tu apporté du sang de Véolée ?

- Non."

Cette fois il sursaute carrément.

" Est-ce que tu te moquerais de moi par hasard ? Ni cheveux de Sirène, ni sang de Véolée ? Entends-tu que je te rende ton ancienne apparence pour rien ? 

- Je pensais que vous n'étiez pas sérieux au sujet des Véolées...Tuer pour que mon corps redevienne comme avant ? Vraiment ? 

- Pas sérieux dis-tu ? J'étais plus que sérieux ! Si tu n'as rien pour moi je ne fais que perdre mon temps en paroles inutiles. Je retourne chez moi.

- Allez-vous vraiment me laisser ainsi ?"

Edmark ricane doucement et plante sur moi un regard glacial.

"Que croyais-tu ? Que j'allais me prendre d'affection pour toi et gaspiller mes pouvoirs sans rien obtenir en retour ? Pour un aventurier tu es bien naïf mon jeune ami. 

- Je pensais que vous auriez de la compassion ou même de la pitié.

- Et moi je pensais que tu étais un homme qui savait ce qu'était un contrat ! Je ne me rappelle pas t'avoir dis que je te rendrais ton apparence humaine pour de l'argent ou par gentillesse ! De la "pitié" ! Peu me chaut ce genre de sentiments ! Gageons que l'océan qui recueillera tes restes, en aura pour toi. Adieu !"

Je n'ai pas envie de donner de réponse à ses paroles. Ainsi, j'ai précipité moi-même ma fin, par ma curiosité insatiable de nouveauté et d'aventure. Je mérite sans doute mon châtiment pour avoir pactisé avec ce personnage.

Au loin, le Soleil a entamé sa lente déclinaison pour se coucher. Mon corps commence à briller étrangement et la conscience de ce qui m'entoure à s'estomper. Je disparais ... Que n'ai-je pu écrire le récit de mes aventures avant de m'en aller. Qui se souviendra de moi ? Orphéa, prononceras-tu encore mon nom parfois ? Je ne regrette pas d'avoir pu admirer ta beauté... Bientôt mon âme ne sera plus. J'émets un dernier souhait : que mon écume caresse la peau immaculée d'une Sirène et s'y imprègne, pour l'éternité.

 

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