Le Fictionaute : J.Edgar

Publié le par PimentWouj

Le biopic est un exercice risqué du cinéma. Respecter la biographie d'un personnage publique tout en y prélevant les longueurs et les détails inutiles, sans toutefois tomber dans la caricature, est vraiment très difficile. Pour les grands réalisateurs, c'est un défit autant qu'un exercice de style. Ainsi après Invictus - que je n'ai toujours pas visionné, qui retraçait la vie de Nelson Mandela, Clint Eastwood a choisit de faire un focus sur le fondateur du F.B.I, mister Hoover, dans J.Edgar.

 

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J. Edgar Hoover (Léonardo Di Caprio)


L'histoire part de la prise de conscience de Hoover pour ce qui doit être sa destinée sous la présidence de Woodrow Wilson (1917) , jusqu'à son dernier souffle sous la présidence de Richard Nixon (1972). Plus que les affaires sur lesquelles Hoover a lancé des investigations, J.Edgar illustre le personnage et ce qui l'anime. Le Péril Rouge - ou Communisme - sera le fer de lance de sa croisade contre les ennemis des Etats-Unis. Mais ses motivations évolueront avec l'Histoire Américaine. Il sera surtout celui qui, part son sens de l'organisation et de la nécessité du facteur "efficacité" dans une recherche, va instaurer les bases du système d'identification Nationale par empreinte digitale. Fort d'une éducation traditionnel exclusivement maternelle, Hoover est animé par une vive émotion patriotique et un sens du devoir exacerbé. Léonardo Di Caprio (Inception) prête son visage et son âme à ce rôle complexe sans jamais tomber dans l'absurde ou l'exagéré. Il forme avec Judi Dench/Mme Hoover mère (Quantum of Solace), Naomi Watts/Helen Gandy (Mother & Child) et Armie Hammer/Clyde Tolson (The Social Network) un quatuor étreint et finement ficelé. Aucune pièce ne bouge sans impliquer conséquences et déstabilisation pour les trois autres.

 

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Clyde Tolson (Armie Hammer)


Ce qui intrigue dans le cas Hoover, c'est la schizophrénie entre son coeur et sa raison. Il a besoin d'être épaulé mais malmène voire réduit presque à l'esclavage intellectuel ceux qui veulent le soutenir. Il ne veut pas d'influence politique sur son Bureau mais entrave la liberté de nombreux Hauts Responsables et fera chanter presque systématiquement les huit présidents qu'il a vu passer. Il ne veut rien dévoiler de lui-même et de ce qu'il fait, mais veut tout savoir du peuple américain. Il traque la vérité absolue mais édulcore et ment à outrance sur beaucoup de faits historiques du Bureau...

 

J.Edgar nous montre encore une fois que tous les Grands de ce monde ont - presque toujours - quelque chose de brisé en eux . Pour Hoover, on pourrait dire en voyant le film de Clint Eastwood qu'il s'agit de l'interdit sous-entendu d'ouvrir son coeur et d'assumer ses sentiments. Il ne se prêtera jamais au jeu des femmes mais sera lié à jamais avec Clyde Tolson. Même si des mots équivoques attestent de cette idée à mi-chemin de la fin, on s'aperçoit dès leur rencontre et par touches discrètes, de l'intensité sourde des face-à-face entre le directeur du F.B.I et son bras droit.

Outre la justesse de ses acteurs, J.Edgar frappe d'emblée par sa photographie. Les couleurs sont sobres, à mi-chemin entre le monochrome et le sépia délavé et usé. La musique est réduite à son stricte nécessaire et laisse seuls les dialogues et les images influer sur nous. Eastwood a eu l'intelligence de ne pas user de scènes d'enfance gavées de naphtaline pour nous faire comprendre l'essence de son éducation, ni de situations équivoques avec la gente féminine - ou avec Tolson - pour donner la réponse à la question : quid de sa sexualité ? Le film a une facture très authentique et même quelques longueurs typiques pour ce genre de scénarios. J.Edgar ne brosse pas un portrait héroïque d'Hoover mais ne surenchérit par non plus la part d'ombre de cet homme. Nous ouvrons juste une fenêtre sur un personnage de l'histoire américaine que le hasard du destin a fait croiser la route des plus grands (Martin Luther King, Kennedy, ...) et des plus dangereux (John Dillinger) sans jamais ou presque croiser directement leur regard... Avis aux passionnés d'histoire contemporaine !

 

   

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Martin K 14/01/2012 16:47

Très belle chronique, Moko, que j'avais gardée sous le coude le temps de voir le film. J'abonde dans ton sens et n'ai pas trouvé de quoi te contredire. Sur le fait que nous voyons passer quelques
grandes figures historiques, j'avoue que j'ai beaucoup aimé tout le passage sur Lindbergh (avec la révélation finale sur la manière dont il a accueilli l'aide de Hoover). Et plus encore, je crois,
j'ai apprécié la joute verbale avec Bob Kennedy, le frère de JFK, dans l'idée "Je ne rends des comptes qu'au ministre de la Justice, et encore, comme j'en ai envie".

Le film n'est pas sans défaut, mais je pense qu'ils sont plutôt du fait du scénario de Dustin Lance Black que de la réalisation de Clint Eastwood. Un grand film, en tout cas !

PimentWouj 15/01/2012 00:18



Tes propos complètent très bien le ressenti de mon article. Merci pour cette justesse "as usual" Mister Martin